Antoine Bordeleau dit Laforest*
Nos Ancêtres, vol.25, 1994
Vue agrandie (36 Ko)Borde signifie planche, maison et l'homme de la ferme. La petite patrie d'Antoine Bordeleau se nomme Dampierre-sur-Boutonne. Cette commune fait partie aujourd'hui du canton d'Aulnay, arrondissement Saint-Jean-d'Angély, département de la Charente-Maritime. Boutonne est une rivière, un affluent de la Charente. Vingt-huit localités françaises portent le nom Dampierre.
Dampierre-sur-Boutonne a déjà possédé trois églises; il n'en reste qu'une, Saint-Pierre, rebâtie par les moines à la fin du XIe siècle. Il faut mentionner surtout son remarquable château du XVe siècle, reconstruit sous la Renaissance.
Antoine Bordeleau, issu de Jean et de Marie-Colette Vilain, le jeudi 22 décembre 1633, est présenté sur les fonts baptismaux de sa paroisse par ses parrain et marraine: Antoine Gilbert et Marie Parize. C'est tout ce que nous savons de ses origines françaises.
Soldat du régiment
L'histoire du régiment de Carignan ne manque pas de piquant. Il n'est pas toujours facile cependant d'en connaître tous les détails. Il semble certain qu'Antoine Bordeleau en fit partie. Au printemps de 1665, il avait plus de 31 ans d'âge et de sérieux. Était-il un vieux troupier bien aguerri dans l'armée du roi? Une recrue de dernière instance?
Dans le rôle de la compagnie de Maximy, Antoine apparaît sous le simple surnom de Dampierre, son patelin d'origine. Le régiment de Carignan-Salières fut le premier des troupes réglées et soldées par l'État qui ait franchi l'Atlantique pour défendre le Canada. Huit compagnies de 50 hommes chacune quittent La Rochelle, le 19 avril 1665. Le 13 mai, entreprennent la même traversée huit autres compagnies: Salières, La Freudière, Grandfontaine et La Motte prennent place dans L'Aigle d'Or; La Colonelle, Contrecoeur, Sorel et Maximy voyagent dans le vaisseau La Paix. Antoine Bordeleau se trouve dans les rangs de la compagnie Maximy.
La Paix est une flûte royale d'une capacité de 300 tonneaux selon les uns; de 180, selon les autres. Jean Guillon, sieur de Laubertière et capitaine de marine la commande; le quartier-maître ou caporal-chef se nomme Jean Boutin, alors que Jean Masson joue le rôle de maître des valets.
Quant au capitaine Abraham Maximy, il descend à Québec avec ses hommes, dont Antoine Bordeleau, le 19 août 1665, soit après plus de deux mois de traversée. Les soldats de sa compagnie, avec plusieurs autres, sont alors dirigés vers Sorel, Chambly, puis au fort Sainte-Thérèse. Fin de la construction du dit fort le 15 octobre, jour de la fête de la sainte patronne.
Puis, la vie quotidienne d'Antoine Bordeleau se cache dans les mailles de l'histoire du régiment.
La terre d'Antoine Bordeleau est située entre Jean Garnier ou Grenier, au sud-ouest, et Sébastien Liénard, au nord-est. Antoine reçoit également un demi-arpent en superficie dans la bourgade pour s'y «bastier et establir». La haute marée servira de limite à la terre Bordeleau sur le fleuve. De plus, Bordeleau promet entretenir les chemins publics qui passeront sur sa concession, faire moudre ses grains au moulin à vent, laisser «deux arpents de terre de profondeur sur la largeur dicelle pour servir de commune au Sieur Bailleur et a touts les habitants» et même de les clôturer à ses frais, de payer au seigneur 40 sols et deux chapons vifs de cens et de rente. Ce contrat signé Becquet est repris dans les mêmes termes le 30 mai 1672, par-devant Gilles Rageot, notaire, Jean-François Bourdon, sieur de Dombourg, Jean Maheu, bourgeois de Québec, Antoine Deserre et François Vandal. Ce dernier est-il la même personne que l'ancêtre qui se mariera à Neuville en 1680?
Mgr de Laval, le 25 mai 1669 [samedi], à Neuville, administrait le sacrement de confirmation à huit personnes dont Pierre Chartier, Guillaume Bertrand et Antoine Bordeleau.
Perrette Hallier
La future épouse d'Antoine Bordeleau se nomme Perrette Hallier, fille de feu Jean Hallier et de Barbe Marineau ou Marignan. Elle était née vers 1651 à Égly, aujourd'hui commune du canton d'Arpajon, arrondissement Palaiseau, département d'Essonne, au sud de Paris.
Le 29 septembre 1669 [dimanche], Antoine Bordeleau, 35 ans, se présente chez le notaire Pierre Duquet pour approuver son contrat de mariage avec Perrette Hallier, âgée d'environ 18 ans. Les termes de l'entente se veulent conformes à la coutume de Paris. La bien-aimée apporte à la communauté matrimoniale en formation des biens estimés à 350 livres, sans compter le don de 50 offert par le roi pour les jeunes filles qu'il protège. Antoine offre à Perrette un douaire préfix de 300 livres. Les deux s'accordent pour un préciput de 100 livres. Outre Anne Gasnier, protectrice des filles du roi, et le seigneur Bourdon Dombourg, signent le document François Noël, habitant de l'île d'Orléans, et les compagnes de voyage de Perrette Hallier, Nicole Legrand, Marie-Claire Lahogue, Marie Petit, etc. Les bans de mariage sont publiés à l'église Notre-Dame de Québec. Le mardi 15 octobre 1669, Antoine Bordeleau, dit Laforest, conduit sa fiancée Perrette Hallier au pied de l'autel de la Vierge pour recevoir la bénédiction nuptiale. Témoignent par leur présence Jean-François Bourdon, René Hubert, arrivé ici comme soldat vers 1667, huissier et futur époux de la fille du roi Françoise de Lacroix [mariage le 04-11-1669], Léonard Faucher, dit Saint-Maurice. Celui-ci épouse le même jour Marie Damois [aussi, une fille du roi].
Le couple Hallier-Bordeleau se dirige vers Neuville où des amis les attendent. À cet endroit, débute la vie de la famille fondatrice Bordeleau. Sera-t-elle portée par les ailes du bonheur? Seul l'avenir le dira.
Altercation
Au mois d'août 1675 [le petit Antoine a 1 ½ an], un texte quelque peu emmitouflé du Conseil Souverain de la Nouvelle-France rapporte l'existence d'une altercation survenue entre la voisine Agathe Merlin, femme de Jean Loriot, et Perrette Hallier. La chose est tellement sérieuse que le lieutenant civil de Québec a décrété une «prise de corps décernée ... contre Agathe Merlin ... au proffit de Perrette Hallier femme d'Antoine Bordelot».Si je comprends bien ce rapport, ce fut un combat corps à corps entre les femmes, le 5 août. Agathe fut jugée la première coupable. Jean Loriot vient donc sur le parquet du grand conseil pour expliquer la situation, pièces à l'appui, en particulier un rapport du chirurgien, etc.; il soutient que sa femme ne mérite pas d'être écrouée dans les prisons de la capitale. Les juges se laissent attendrir et annulent le décret.
Le lundi 19 août 1675 après-midi, Agathe Merlin et Perrette Hallier se présentent toutes deux devant les membres du conseil qui annulent officiellement le décret et même condamnent le lieutenant général «aux dommages et interests des partyes, a leur restituer ce qu'elles ont déboursé pour frais de Justice, Et aux depens».
Si les belligérantes Agathe et Perrette sont passées devant la population avec les honneurs de la guerre, il faut tout de même conclure qu'en plus de la force du verbe elles possédaient l'éclair du pied et du poing ...
Obligation
La vie du couple Hallier-Bordeleau poursuivit sa course tout bonnement, comme font les bonnes gens. Le 23 octobre 1678 avant midi, Antoine et Perrette sont à Québec, à l'étude du notaire Gilles Rageot. Ils avouent devoir «bien et loyamment a Pierre Mesnier Boullanger demeurant en cette ville ... la somme de cent quatre vingt deux livres», dette assez considérable pour des habitants vivant des produits de leur ferme.Antoine et Perrette s'obligent à payer leur créancier, dès le 15 mars prochain, en lui donnant «dix minots de bled dinde a trois livres le minot et le restant en bled francois a quatre livres le minot», soit 15 minots. Mesnier se déclare content pour le payement de la moitié de leur obligation. Signent le document avec parafe Marandeau, Mesnier, Metru et Rageot.
Le recensement de 1681 rapporte l'existence de la famille Bordeleau à Neuville. Perrette Hallier déclare avoir 30 ans. Antoine possède un fusil, une seule bête à cornes et 20 arpents de terre en exploitation. Les voisins sont d'un côté Jean Loriot et Agathe Merlin et de l'autre Jean Garnier et Madeleine Leguay. Deux enfants mangent à leur table.
Petite famille
Il ne se produisit que deux explosions de la vie au foyer Bordeleau: Antoine et Marie-Louise.Le prêtre Cyprien Dufort, chargé de la mission de Pointe-aux-Trembles, baptisa l'unique garçon Bordeleau, le 18 décembre 1673, en présence de ses parrain et marraine: l'ancêtre Claude Carpentier et Louise Pelletier, femme de Jean Hayot. L'acte fut transcrit dans le registre de Notre-Dame de Québec par le curé Henri de Bernières. À l'âge de 20 ans, Antoine, pour cause de maladie, séjourne à l'Hôtel-Dieu de Québec l'espace de 27 jours, en octobre et novembre 1694. Après avoir passé un contrat de mariage par-devant Louis Chambalon le 22 février 1696, le fils Antoine devient le conjoint de Catherine Piché, à Neuville. Le couple s'établit sur le bien paternel, le lot 28 du cadastre actuel. Seize fois, la vie éclate dans ce foyer fécond. Six enfants meurent très jeunes. Antoine est inhumé le 4 mai 1758 [c'est plutôt vers le 10 mai], à Neuville.
L'acte de baptême de l'unique fille, Marie-Louise, née à Neuville, est conservé à Notre-Dame de Québec. Louis Croteau, fils de Vincent et de Jeanne Godequin, le 22 novembre 1695, prend pour femme Marie-Louise Bordeleau. Le couple a vécu à Saint-Antoine-de-Tilly, avec sa famille composée de six [plutôt 8] membres. Hélas! l'épouse est mise au cimetière de Tilly, le 1er juillet 1720, quelques années seulement [1 juillet 1720] après la mort de son père Antoine.
Voix de l'aïeul
La vie de l'aïeul Bordeleau s'est déroulée sous le signe de la discrétion et probablement de la souffrance. Après le recensement de 1681, la présence de Perrette Hallier n'apparaît dans aucun document. Un contrat, consulté par le père Archange Godbout et signé Roger le 19 août 1700, révèle qu'elle est retournée en France depuis une vingtaine d'années. L'on sait que Perrette n'appréciait pas tellement sa voisine Agathe Merlin. Était-ce une raison suffisante pour laisser son mari et ses jeunes enfants? Alla-t-elle vivre et mourir à Égly, sa petite patrie? Ces interrogations et bien d'autres laissent tous les descendants songeurs.Antoine Bordeleau retrouve la vie et l'espoir, lorsque son fils Antoine commence à élever sa famille sur la terre même où il était né. De son vivant, quinze [c'est plutôt 14, car le petit-fils Étienne ne naît qu'en nov. 1717, soit 1 ½ mois après le décès d'Antoine] rejetons, petits-fils et petites-filles, admirèrent les cheveux blancs de l'ancêtre.
Au temps des récoltes, à Neuville, le vendredi 17 septembre 1717, est mort Antoine Bordeleau. Jean Tapin et Jean Bellehumeur le conduisirent au cimetière de la paroisse. Le curé Pierre Hazeur inscrivit dans le registre qu'Antoine Bordeleau avait 100 ans, tellement les jours avaient buriné son visage. Il est allé fêter ses 84 ans là où les âmes n'ont pas d'âge.
Selon un proverbe africain, «un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle». En effet, chaque vieillard qui nous quitte emporte avec lui une expérience de vie à nulle autre pareille, son livre de sagesse.
Bibliographie
* Article tiré de la série Nos Ancêtres, Ste-Anne-de-Beaupré, vol. 25, 1994, pp. 17-24.
- Greffe Becquet, 20 mars 1667.
- Greffe Chambalon. 22 février 1696.
- Greffe Duquet, 29 septembre 1669.
- Greffe Rageot, 30 mai 1672; 23 octobre 1678.
- Dauzat, Albert, «Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France» (1951), p. 52.
- Dumas, Silvio, «Les Filles du Roi en Nouvelle-France» (1972), p. 256.
- Jetté, René, «Dictionnaire généalogique des familles du Québec» (1983), pp. 130-131.
- Lafontaine, André, «Recensement annoté de la Nouvelle-France» 1681 (1986), p. 51.
- Rouleau, Marc, «Le Terrier de Neuville» 1660-1980 (1984), pp. 16, 64, 65.
- Roy, Régis et Malchelosse, Gérard, «Le Régiment de Carignan» (1925), p. 95.
- Jugements et délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, vol. 1, pp. 970, 974.
- Mémoires de la Société généalogique canadienne-française, vol. 20, pp. 79, 123.
- Rapport des Archives du Québec, vol. 40, pp. 280-281.
- Revue de l'Université d'Ottawa, vol. 15, pp. 11-34. «L'arrivée du régiment de Carignan», par Germain Lesage, O.M.I.
- Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 4 p. 497.
«Antoine Bordeleau dit Laforest», par Gérard lebel, C. Ss. R.![]()
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