La Chasse Galerie
Légende de la frontière canadienne 1


De SINGULIÈRES RESSEMBLANCES teintent les légendes de différents pays, laissant croire qu'elles ont puisé leur inspiration à la même source. Un grand nombre d'entre elles sont marquées du sceau de l'Histoire ou, encore, sont drapées de mythologie. Les autres flottent telles des îles qui, de temps à autre, émergent sous forme de parcelles de terre féerique égarées, à la dérive sur nos immenses cours d'eau. Elles nous émerveillent toutes par leur beauté, nous charment par leur individualité, puis disparaissent tout aussi magiquement en quête d'une solitaire retraite au fond d'un havre pittoresque.

En ce qui a trait à plusieurs de ces légendes, jadis si courantes sur la côte du Nord 2, l'Histoire demeure muette. Chacune d'elles véhicule des caractéristiques enchanteresses qui laissent soupçonner une parentèle classique, mais, en fait, elles ne se retrouvent que nichées dans la vénérable mémoire de quelques vieilles habitantes qui ont survécu à tous ceux de leur génération. L'une d'elles, que ses quatre-vingt-dix ans ont coiffée d'argent, vit toujours aux abords de ce merveilleux lac où elle naquit. Assis à ses côtés, nous pouvons cueillir un grand nombre de ces légendes que notre ère moderne a reléguées aux oubliettes.

Parmi celles que sait conter cette survivante d'une autre génération, la plus ancienne et la mieux connue est La Chasse Galerie 3 ou «chasse aérienne fantastique». Plusieurs témoins, honorables et honnêtes gens, affirment avoir observé semblable phénomène à un moment ou à un autre de leur vie. Il ne se présente pas toujours sous le même aspect. Parfois, il s'agit d'un canot volant mené par douze hommes avec, à la proue, un chien dont les aboiements incessants attirent l'attention de l'observateur. L'embarcation fantôme vogue toujours cap mis sur le Nord. En d'autres occasions, des chiens au long pelage noir, oreilles pendantes, courent à la surface des eaux, aboyant comme s'ils avaient découvert l'odeur du gibier. À tous les sept ans, se manifeste un cavalier solitaire au visage émacié, hâlé, fusil à la main, filant dans le ciel après le coucher du soleil suivi de sa meute de chiens. Quiconque est témoin d'une chasse galerie sait qu'elle présage sa propre mort ou celle d'un être cher.

*  *   *

Il était une fois un nemrod du nom de Sébastien Lacelle qui vivait à Askin Point en territoire canadien. Il avait un tel engouement pour la chasse que ses amis prétendaient qu'il était né fusil au poing et, en dépit de tous leurs efforts, ils n'avaient pu le convaincre de s'adonner à d'autres activités sportives. Souvent il disparaissait durant plusieurs semaines pour finalement revenir chargé de gibier. Au retour de l'une de ses expéditions, Sébastien fut moins loquace qu'à l'ordinaire; il n'eut rien à dire, ou presque, de ses prouesses en face du danger et ne se vanta point du produit de sa chasse comme il en avait l'accoutumance.

On en vint bientôt à élucider le mystère. Un jour, courbé sous le poids de la fatigue et frustré de n'avoir pu abattre le chevreuil qu'il avait pris en chasse, Sébastien se retrouva face à une cabane érigée dans les bois. Il vit une jeune fille caresser un chevreuil et panser adroitement la plaie ouverte en son flanc. Sébastien reconnut la bête sur laquelle il avait déchargé son arme. La jeune fille s'appelait Zoé de Mersac et accompagnait son père à la récolte de la sève d'érable. Sébastien s'éprit de son sourire ensorceleur. Elle admira ses bras musclés et sa carrure, songeant qu'il pourrait bien être en mesure de la protéger contre les intempéries de la vie.

Un jour de septembre resplendissant, Sébastien et Zoé marchaient sur la grève. S'entretenaient du lendemain qui verrait la célébration de leur mariage. Zoé, de nature sensible telle une harpe éolienne qui vibre sous le souffle du zéphyr, se laissait particulièrement impressionner par les superstitions. Elle confia à son amoureux sa crainte de voir son bonheur s'effriter. Elle avait ressenti un serrement du coeur qui n'était rien d'autre qu'un présage de malheur. Sébastien, qui jouissait d'une superbe santé, ne partageait point ses vues et se mit à rire de ses craintes. En réalité, il n'avait que faire de ces pressentiments. Ne serait-il pas contraint de délaisser ses habitudes de célibataire et devenir l'homme sérieux qui reste au foyer? Inconsciemment, il échappa un soupir, leva les yeux et, subitement, quitta Zoé.

Peu après, Sébastien revint, son chien Chasseur sur ses talons, accompagné de plusieurs hommes armés de fusils qu'il avait recrutés alors qu'ils étendaient des seines, tout auprès. Pendant que ses amis dénouaient les amarres de leur embarcation, Sébastien rejoignit sa fiancée qui le pria de lui expliquer son soudain départ. Pour toute réponse, il pointa du doigt une nuée de canards volant en direction des plaines (événement inusité en cette saison) et ajouta qu'il allait entreprendre une chasse d'adieu. Aussitôt, Zoé enfouit sa tête entre ses mains. Son corps élancé se crispa. Refoulant ses larmes, elle le supplia sur un ton vibrant de ne pas la quitter car, s'il partait, jamais il ne reviendrait. Sébastien fit tout pour la raisonner, mais en vain. Il la cajola, déploya maints autres arguments dont seuls les amoureux connaissent les vertus. Elle lui confia avoir entendu, la nuit précédente, le ululement d'un hibou perché sur le saule qui croissait sous sa fenêtre ainsi que des aboiements et le bourdonnement des cloches -- lugubres présages de l'imminence d'une catastrophe.

Sébastien regarda avec tendresse ce visage mouillé de larmes qui l'implorait et sentit son courage défaillir. Cependant, les appels pressants de ses amis et la crainte d'en être la risée l'incitèrent à abréger les adieux à sa promise.

--  Quand me reviendras-tu? s'enquit Zoé.

--  Dès demain, à la pointe du jour, mort ou vif, je te l'assure, plaisanta Sébastien qui tentait ainsi de calmer ses craintes.

Les chasseurs prirent le départ. Sébastien salua de son écharpe rouge et Chasseur aboya un au revoir triomphant -- ce chien semblait partager la passion de la chasse que nourrissait son maître.

Poupée huronne - 1788 Au petit matin du lendemain, Zoé se rendit au rivage pour y accueillir les chasseurs. Elle s'installa sur l'une des grosses roches qui jalonnaient la berge -- celles-ci avaient été jetées çà et là par l'Esprit indien Manabozbo qui lapida son père au cours d'un combat mémorable. Rarement avait-elle été témoin d'un aussi resplendissant déploiement de la nature avec laquelle elle se sentait en parfaite harmonie: tissure de forêt dense tramée d'un fil ténu de brume mordorée; marine aux couleurs d'arc-en-ciel. Lac, ciel et terre envahis, transfigurés. Mariage intime d'indescriptibles nuances d'une beauté si enchanteresse qu'elle se refusait à toute interprétation de la part de l'artiste. Zoé s'abreuva à cette fontaine d'enchantement. S'abandonna à songer que si l'aurore d'un jour terrestre destiné à mourir dans toute sa splendeur pouvait atteindre une telle perfection, de quelle magnificence immortelle se parerait celle de l'éternité.

Aujourd'hui, jour de leurs épousailles. Pourquoi Sébastien se faisait-il attendre? N'avait-il pas une amoureuse impatience de revenir vers sa bien-aimée? Des heures durant, Zoé attendit en priant sainte Anne, patronne des marins, de conduire son fiancé à bon port. Épouses et soeurs des compagnons de Sébastien vinrent se joindre à l'amoureuse dans son épuisante surveillance. La nuit se présenta sans que ne reviennent les chasseurs. Jour après jour, Zoé arpenta le rivage, scrutant mer et horizon en quête de Sébastien.

L'hiver passa. Le printemps refleurit les vergers. Sébastien n'était toujours pas de retour pour réjouir le coeur attristé de la jeune fille. Malgré tout, elle semblait joyeuse comme si elle se rattachait à un espoir intérieur. Sans cesse, elle répétait que son amoureux viendrait la réclamer -- il l'avait promis et n'avait déçu qui que ce soit jusqu'à ce jour. Peu de temps après le départ de Sébastien, elle avait entendu sa voix et, levant la tête, l'avait aperçu à bord de son canot, en compagnie de Chasseur à la pince, voguant sur la crête des nuages. Sébastien lui avait alors dit: «Je viendrai te chercher dans un an et un jour». Puis la mystique apparition vira franc Nord, et s'évanouit la voix parmi les plaintes du vent.

Poupée algonquine - 1779 Un an et un jour plus tard, Zoé présentait un corps fragile, un visage pâle aux joues brûlantes d'une fièvre persistante. Sa main diaphane laissait voir qu'elle n'était plus qu'une fleur qui s'étiolait. Zoé exprima le désir qu'on lui fasse endosser sa robe de mariage et qu'on la porte sur le rivage d'où elle surveillerait le retour de son futur époux. Le hasard voulut qu'on la déposât à l'endroit même où, en ce matin ensoleillé, elle l'avait attendu en vain. Dame Nature avait semblé tout mettre en oeuvre pour que la moribonde puisse quitter cette terre, abreuvée de beauté et de charme. Les vagues qui s'éveillaient chantaient les matines en roulant jusqu'à ses pieds; les trilles jubilantes de l'oiseau lui tenaient compagnie; la brise parfumée jouait à cache-cache au travers des mèches de ses cheveux.

Rien de tout ce qui l'entourait ne retint son attention. Son regard fixait intensément un point suspendu entre ciel et terre. Soudain, son visage prit une expression extatique et, se dressant sur son séant, elle s'exclama:

--  Regardez! regardez! c'est Sébastien à bord de son canot. Il m'appelle. Et Chasseur, lui, qui ne cesse d'aboyer sa joie. Souvenez-vous, ne vous avais-je pas dit que Sébastien viendrait me chercher? Sébastien, j'arrive, j'arrive.

Et l'âme virginale de la jeune fille délaissa son corps mortel pour aller rejoindre l'esprit de son fiancé. Saisies de peur, les amies de Zoé fouillèrent du regard l'endroit qu'elle avait pointé du doigt et virent une embarcation fantôme bouliner à travers des bancs de nuages. Elles perçurent distinctement l'écho de l'aboiement d'un chien alors que l'apparition se fondait au bleu de l'infini.



Notes
  1. Du crapaud à cheval au Nain rouge, livre traduit et annoté par Richard Ramsay de Legends of Le Détroit, prologue par Brigitte Purkhardt. La Chasse Galerie est extrait de ce livre comprenant 31 récits légendaires transmis par Marie Caroline Watson Hamlin. L'auteure fut publiée en 1884 chez Thorndike Nourse de Détroit, É.-U.; en 1977, une réimpression (édition fac-similé) fut tirée par Gale Research Company de Détroit.
    La Société historique du Nouvel-Ontario a publié en 1991 la version française du livre, sous le titre Le Détroit des légendes grâce à l'aide financière de la Fondation du patrimoine ontarien.

  2. Cet endroit est aujourd'hui situé à l'est de l'avenue Woodward.

  3. Selon l'auteure, «Galerie» serait une déformation de «galère». Elle semble toutefois ignorer la véritable étymologie du mot «chasse-galerie», lequel dérive de la Chasse-Gallery médiévale désignant la chasse maudite du sieur de Gallery.   [NdT]


    Commentaires:  bordeleauc@hotmail.com